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ORAN, du raï aux sources de la musique oranaise..(2/5)***eXcLuSiVe*** (Articles Raï) posté le jeudi 08 mai 2008 13:16

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Une affaire de femmes.

Le courant du raï traditionnel conservateur, sérieux, art austère, essentiellement viril et jalousement gardé, est marqué dans les années '30-'40 par quelques grands maîtres, chioukh, comme Bouras, El Khaldi, Hamada ou Jilali. Mais à la même époque, sa forme populaire évolue fortement sous l'impulsion des femmes, les cheikhate . Féminin pluriel de cheikh , qui est synonyme d'homme vieux et savant, ce terme en est venu à désigner des femmes, expérimentées et savantes certes, mais aussi débauchées. Des noms sont restés célèbres tels Keltoum (que l'on dit également prostituée), Hadja Abbassiya, Halima Wahraniya, El Ouachma (la tatouée), Fatima Tlemsaniya ou Saâdia Rilizaniya, future Cheikha Rimitti . […] L'avènement du pop-raï.

Dés les années '30-'40, les grands noms du style moderne oranais ('asri ) -- Belaoui El Houari, Ahmed Saber, Ahmed Wahbi --, influencés par la musique égyptienne, avaient introduit oud (luth), kamenja (violon) et derbouka (percussion de terre cuite) dans l'art rural bédoin, alors bien implanté en ville. Belkacem Bouteldja y intègre l'accordéon en 1950. Avec les années '60 et l'Indépendance, jazz, rock, musiques latino-américaines et yéyé déferlent sur le Maghreb. Dans les dancings et les clubs d'Oran la blanche, ville des plaisirs, de l'indolence et du libertinage, le trompettiste Messaoud Bellemou les joue toute la nuit. Mais sa musique préférée reste celle du terroir. Il a l'idée de remplacer la gasba du raï par la trompette. Peu de gens, à l'époque, s'intéressent à cette musique réservée aux parents, pour ne pas dire aux vieux. Il attendra donc le début des années '70 avant que son nouveau style ne commence à trouver un public. Le vrai succès arrive lorsqu'un éditeur propose à Bellemou d'enregistrer avec le chanteur Belkacem Bouteldja. S'ensuit une série de disques en 1974, qui marquent l'avènement du pop-raï.

La révolution des sons

Les jeunes voix d'Oran se sont succédé à "l'Ecole du Raï" que constitue l'Ensemble Bellemou, et parmi les plus belles, celles de Chaba Fadela et de Cheb Khaled. Elles ont la vigueur, l'impatience de cette nouvelle génération née dans l'euphorie des années '60. Elles sont hantées par les préoccupations de l'adolescence, fascinée par tous les attributs de la modernité. Elles vont porter tous les fantasmes de transgression des règles contraignantes imposées par une société maghrébine musulmane bien pensante : sexualité débridée avant et en dehors du mariage, abus d'alcool, vitesse en voiture, griseries en tous genres La technologie va leur offrir les clés de la révolution musicale : la cassette audio, qui s'implante et se démocratise à une vitesse accélérée à la fin des années '70 ; le synthétiseur et la boîte à rythmes, qui entrent pour la première fois en 1980 dans l'accompagnement de Cheb Sahraoui, au studio des frères Rachid et Fethi Baba Ahmed à Tlemcen. C'est de ce studio huit pistes qu'en 1979 est sorti le premier brûlot de la nouvelle génération du raï, nimbé de guitares électriques et de batterie : Ana ma h'lali ennoum (Moi je n'apprécie plus le sommeil), par Chaba Fadela. Le ton est donné. La jeunesse, qui constitue près des trois quarts de la population algérienne, trouve enfin ses modèles, et les producteurs une insoupçonnable source de profits.

Des fans et des héros

Le raï des cheb et des chabas qui déferle au début des années 80 est pour la société algérienne un choc comparable à l'explosion du rock en Europe. Mon père ne peut pas entendre un chanteur dire à une fille "Je t'aime ". C'est justement ce que font les cheb et c'est pourquoi il les trouve vulgaires, explique Rachid Baba Ahmed. A cause de cette mauvaise réputation, c'est en cachette des parents, les frères sans les soeurs et les filles entre elles, qu'autour de leur radio-cassettes à piles les jeunes se mettent à onduler des hanches et des épaules lorsque Cheb Khaled entonne "Ya Hay Kabret " (Elle a grandi) : Ce n'est plus une petite fille / C'est une femme sensuelle / Elle veille tard et se shoote au scotch / Elle a grandi .Héroïnes et héros du raï sont des enfants terribles. A quatorze ans, Fadela jouait le rôle d'une délinquante dans Djalti , un film pour la télévision. La même année 1976, Khaled avec ses deux ans de plus, racontait l'école buissonnière et comment il allait "mater" les filles, dans son premier 45 tours "Trig Lycée ". Quelques années plus tard, au début de sa gloire algérienne, il évoquera son passage en prison dans "Cima el Berda " (Ciment froid). On a beaucoup reproché aux cheb leur manque d'instruction, la pauvreté de leur musique, le bricolage improvisé de leurs paroles. Mais leur succès réside précisément dans cette capacité qu'ils ont de jouer avec la langue sans prétention des jeunes, traduisant leur appétence à vivre à travers tous les excès, même les plus douloureux. Dans la première moitié des années '80, le raï s'impose rapidement à travers toute l'Algérie, jusqu'aux pays voisins, le Maroc en premier, et dans la diaspora maghrébine, majoritairement française. L'événement symbolique de sa première reconnaissance internationale est le festival de raï de Bobigny (23 au 26 janvier 1986). Il sera suivi par un concert à La Villette conçu comme une sorte d'histoire vivante du raï avec Cheikha Rimitti, Belkacem Bouteldja, Bellemou Messaoud et Cheb Khaled. Au festival de Bobigny on a vu les meilleurs de la jeune génération : Cheb Sahraoui et Chaba Fadela, Cheb Hamid, Raïna Raï, Cheb Mami et l'incontournable Cheb Khaled. Plus tard se feront connaître les Zahouani, Tati, Moumen, Kada, Kader, Benchenet, sans oublier l'explosive Chaba Zahouania. Epouse du célèbre Boualem, l'un des plus gros éditeurs du raï oranais avec sa maison Disco Maghreb, elle a enregistré en duo avec presque tous les cheb. Interprété avec Cheb Hasni en 1987, "Beraka "(qui dit : "Nous avons fait l'amour dans une baraque complètement niquée) " fut la cible des intégristes. Jusqu'en 1992, les pochettes des cassettes de Zahouania présentaient des photos de mannequins (souvent des blondes aux yeux bleus) -- un subterfuge déjà employé par Cheikha Djenia -- et elle ne se produisait en concert qu'assez exceptionnellement.

 

Khaled n'a pas usurpé son titre de "Roi du Raï". Avec sa voix au timbre si particulier et au phrasé si souple, il est à cette musique ce que Elvis Presley fut au Rock'n'roll. Eternel sourire, éternelle gentillesse masquant la sensibilité des timides, son apparent dilettantisme n'entame en rien la sympathie qu'il inspire. Malgré ses récents succès internationaux, il met un point d'honneur à rester individuellement accessible au public qui le porte. Son personnage de fêtard, de fou du volant, de grand buveur et d'amant délicat cadre étroitement avec son répertoire à la poésie tour à tour poignante, légère ou surréaliste.

Raï et pouvoirs

Au moment des émeutes d'Alger et de leur sévère répression en septembre 1988, de nombreux chroniqueurs cherchèrent dans le raï des messages politiques révolutionnaires. En vain. La puissance mobilisatrice de ce courant musical auprès d'une jeunesse de moins en moins contrôlable a cependant suscité bien des convoitises politiques. Malgré les jugements à l'emporte-pièce de la presse officielle -- Le raï est un monde où l'on boit sur des paroles religieuses, où l'on danse sur des chants funèbres. On n'aime pas, on veut. On ne boit pas, on se saoule le pouvoir algérien, débordé, déclare en 1985 le raï partie intégrante du patrimoine national. Un premier festival est organisé à Oran. Mais le gouvernement a beau lâcher du lest, il n'a que son armée pour réagir au soulèvement des jeunes d'Alger. Étrange prémonition, c'est peu de temps avant, durant l'été 1988, que Khaled enregistre la seule chanson délibérément engagée de son répertoire, "El Harba Wine " (Fuir, mais où ?) : Où est passée la jeunesse ? / Où sont les gens courageux ? / Les gros se goinfrent, / Les pauvres triment, / Les charlatans islamistes / Montrent leur vrai visage. / Alors quelle solution ?. Les paroles sont de Mohamed Angar, la musique de Idir, le célèbre chanteur kabyle. En 1989, le Front islamique du salut (FIS) s'empresse d'interdire toute manifestation raï dans les municipalités qu'il a gagnées. Oran est de celles-ci, un vrai coup dur selon Cheb Hasni, la star montante du raï-love : Nous étions tous sur liste noire, cheb ou chaba , expliquait-il lors du festival de raï d'Oran '92. Avec le FIS, ni concert, ni festival. Oran mourrait. Aujourd'hui, ils lui ont coupé le souffle, le FIS ne respire même plus. Les choses revivent. Ils (les barbus) viennent souvent chez moi : "Tu as une belle voix, pourquoi ne viendrais-tu pas nous faire le muezzin ? Les gens t'adorent, s'ils te voient prier, ils viendront prier, eux aussi." Ce ne sont pas les barbes sévères qui viennent, ce sont les jeunes modernes. Souvent, on connaît le mec - un voisin du quartier qui buvait avant de devenir "frère". Il rigole, parle de tout, n'a pas le discours ringard. Il sait parler. Cheb Tahar, l'un des chanteurs de la première vague des années '80, s'est fait récupérer pendant un temps. Il était saisonnier, avec une petit barbe Il l'a vite rasée. C'était à mourir de rire, se souvient Cheb Hasni. Pour de nombreux chanteurs, les événements algériens des deux dernières années sont une menace.

Ainsi Khaled déclarait-il récemment : Même si on me déroulait le tapis rouge, je n'irais pas en Algérie. On ne peut pas chanter pendant qu'il y a des gens qui meurent pour des raisons politiques. Je ne veux pas risquer ma vie. En ce moment, ils assassinent des médecins, des intellectuels, des journalistes, des universitaires. Ils veulent conduire le pays à la guerre civile. Il paraît que je suis sur la liste.

A suivre ... Une économie à deux vitesses

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